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Publié le 24 Novembre 2012





Le Vieux Mendiant



J’ai vu de bonnes gens, j’ai vu de saintes gens, mais je n’ai jamais vu mon chapeau plein d’argent.
 
Il tremble tout crasseux devant ma mine grise... Une gargouille en vie est tombée de l’église ?
 
Je grogne. Ô jeune enfant, ton sou neuf me désarme. Pardon, si j’ai la gueule argentée de mes larmes.
 
J’en ai pourtant compris, estimé, vu des choses, hommes-loups, femmes-chiens et la neige et les roses.
 
Aux socs de mes pieds nus raboteurs des ornières, j’ai vu par grands copeaux se lever la poussière.
 
J’ai vu la fée un jour au bord de mes vingt ans, et de l’avoir vu fuir je pleure en mon vieux temps.
 
Que de fois j’aurai vu — tendresse de mon cœur ! — la flamme du fusil abattre un lièvre en fleur.
 
Hôte de ces bois noirs, souvent j’ai vu l’orage nous balayer le ciel d’un balai de feuillage.
 
Ah ! tout ce que j’ai vu ! J’ai vu pendant nos guerres saint Michel éclaireur de Jeanne la Guerrière.
 
Il la baisait au front, torche haute en avant. J’ai vu bien des guirlandes d’Amours dans le vent.
 
Hier j’ai vu, c’était la Sainte-Niquedouille, à travers l’arc-en-ciel, l’averse des grenouilles.
 
Mais je n’ai jamais vu — pieuses bonnes gens — non, je n’ai jamais vu mon chapeau plein d’argent.



Paul Fort









 
 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 7 Novembre 2012




Prophétie


là où l’aven­ture garde les yeux clairs
là où les fem­mes rayon­nent de lan­gage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau sai­son de lait
là où le sou­ter­rain cueille de sa pro­pre génu­flexion un luxe de pru­nel­les plus vio­lent que des che­nilles
là où la mer­veille agile fait flè­che et feu de tout bois
là où la nuit vigou­reuse sai­gne une vitesse de purs végé­taux
là où les abeilles des étoi­les piquent le ciel d’une ruche plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons rem­plit l’espace et lève à rebours la face du temps
là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain à l’espoir et l’ins­tant à la reine,
 
d’avoir inju­rié mes maî­tres mordu les sol­dats du sul­tan
d’avoir gémi dans le désert
d’avoir crié vers mes gar­diens
d’avoir sup­plié les cha­cals et les hyè­nes pas­teurs de cara­va­nes
 
je regarde
la fumée se pré­ci­pite en che­val sau­vage sur le devant de la scène ourle un ins­tant la lave de sa fra­gile queue de paon puis se déchi­rant la che­mise s’ouvre d’un coup la poi­trine et je la regarde en îles bri­tan­ni­ques en îlots en rochers déchi­que­tés se fon­dre peu à peu dans la mer lucide de l’air
où bai­gnent pro­phé­ti­ques
ma gueule
ma révolte
­mon nom.
 
 
 
Aimé Césaire / Les armes mira­cu­leu­ses










 
 
 
 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 5 Novembre 2012






Est-ce vous qui comprendrez pourquoi


Est-ce vous
Qui comprendrez pourquoi,
Serein,
Sous une tempête de sarcasmes,
Au dîner des années futures
J’apporte mon âme sur un plateau?
Larme inutile coulant
De la joue mal rasée des places,
Je suis peut-être
Le dernier poète.
Vous avez vu
Comme se balance
Entre les allées de briques
Le visage strié de l’ennui pendu,
Tandis que sur le cou écumeux
Des rivières bondissantes,
Les ponts tordent leurs bras de pierre.
Le ciel pleure
Avec bruit,
Sans retenue,
Et le petit nuage
A au coin de la bouche,
Une grimace fripée,
Comme une femme dans l’attente d’un enfant
À qui dieu aurait jeté un idiot bancroche.
De ses doigts enflés couverts de poils roux, le soleil vous a épuisé de caresses, importun comme un bourdon.
Vos âmes sont asservies de baisers
Moi, intrépide,
je porte aux siècles ma haine des rayons du jour;
l’âme tendue comme un nerf de cuivre,
je suis l’empereur des lampes.
Venez à moi, vous tous qui avez déchiré le silence,
Qui hurlez,
Le cou serré dans les nœuds coulants de midi.
Mes paroles,
Simples comme un mugissement,
Vous révèleront
Nos âmes nouvelles,
Bourdonnantes
Comme l’arc électrique.
De mes doigts je n’ai qu’à toucher vos têtes,
Et il vous poussera
Des lèvres
Faites pour d’énormes baisers
Et une langue
Que tous les peuples comprendront.
Mais moi, avec mon âme boitillante,
Je m’en irai vers mon trône
Sous les voûtes usées, trouées d’étoiles.
Je m’allongerai,
Lumineux,
Revêtu de paresse,
Sur une couche moelleuse de vrai fumier,
Et doucement,
Baisant les genoux des traverses,
La roue d’une locomotive étreindra ton cou.
 

Vladimir Maïakovski









 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 30 Octobre 2012









Je n'aime pas
 
 
Je porte une laisse en parure
La laisse de l'Europe galante
Je n'aime pas la cravate.
 
Je porte une chaîne aux reins
La chaîne de l'Europe en armes
Je n'aime pas la ceinture.
 
Je porte une cloche sur la tête,
La cloche de l'Europe en fièvre.
Je n'aime pas le casque.
 
Je porte la mort au bras,
La mort de l'Europe en délire.
Je n'aime pas la montre.
 
Je n'aime pas la pierre, la pierre,
La pierre sourde des tombes,
La pierre gouailleuse des prisons.
 
Je n'aime pas le son des clés
Des clés aux mains des sentinelles
Des sentinelles aux portes des geoles
Des geoles à la lisière des cimetierres.
 
Je n'aime pas le cri du corbeau
Sur les villes en fête,
L'appel de l'hyène dans la nuit quiète.
 
Je n'aime pas voir
Les larmes aux yeux de l'enfant,
Les cernes aux yeux de la mère.
Les têtes que soutiennent les bras,
Les têtes penchées de soucis,
Des visages crispés d'épouvante,
Une femme en loques,
Un homme en guenilles.
 
Je n'aime pas voir
L'enfant tendre la main,
 
Je n'aime pas voir
L'avenir mendier.
 
Je n'aime pas!......



Bernard Binlin Dadié   (Côte d'Ivoire)






 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 28 Octobre 2012



Une vraie belle découverte que le site de Norbert Paganelli, poète Corse, qui nous propose d'explorer la langue Corse en Poèsie et la Poèsie en langue Corse ...
Une belle promenade par des sentiers au parfum léger et subtil, fait de thym et d'amandier, de figuier et de châtaignier, avec un souffle imperceptible de pin, une touche d'armoise, un soupçon de romarin et de lavande et qui nous mènent de la mer aux crètes.

http://invistita.fr/accueil-invistita/




Haut chant
 
 
Je suis la langue étrangère
A ma bouche ouverte
Ma bouche qui rit
Ma bouche qui chante et qui pleure
Je suis la langue emprisonnée
Qui veut vivre dehors
Ouvrez les fenêtres
Poussez portes et planchers
Je suis la langue populaire
Vieille cousine de l’eau et de la terre
Insulaire
Je suis la langue qui va
Par les routes d’avril
Tenant à mon pas un chant clair
Un chant haut et fier
Ce chant se nomme lamento
Ce lamento est mon histoire
Nouvelle


Norbert Paganelli



 
 
 A force de forcer Force s’était éreintée

On percevait son souffle oui

Mais il n’était plus comme avant

Le ciel s’était rasséréné

L’air s’était adouci

Et un parfum d’automne s’échappait de la mousse

 

C’est ainsi

Même la pierre devient poussière

Chez nous

Comme ailleurs

L’eau sa cousine peut vous le dire

Allez donc le lui demander

 

Et ce jour qui finissait

Inondait de paix

Le grand univers

 

Paix pour toi ô monde obscur

Afrique de nos origines

Monde excommunié et rebaptisé

Vendu et échangé

Blanchi et rincé

Sali et nettoyé

 

Paix pour toi Palestinien

Ecorché de l’Histoire oublieuse

Abandonné sans habit

Dans le gel d’un feu

Sans fumée

 

Paix ô Juif

Marqué de loin

Ecartelé de près

Ruiné d’être ce que nous sommes

 

Paix pour vous traîtres et assassins

Voleurs sans mobile





Norbert Paganelli  -  Fatigue (extrait) tiré du  Chant des Crêtes


SENTIER-CORSE.jpg

 

 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 27 Octobre 2012




femme-travaillant-dans-un.jpg


La femme qui casse des briques 

 

La femme casse les briques assise sur un trottoir,

La femme au sari rouge casse les briques,

Sous le soleil brûlant,

La femme couleur de bronze casse les briques.

A vingt et un ans, elle en paraît plus de quarante,

Et sept enfants l’attendent là-bas, à la maison.

La femme casse les briques toute la journée,

En échange de quoi elle recevra dix takas, pas un de plus.

Dix takas ne suffisent pas à la nourrir, ni elle ni les sept autres.

Pourtant, jour après jour, la femme casse les briques.

L’homme assis près d’elle casse aussi les briques,

Abrité sous une ombrelle.

Il touche vingt takas par jour,

Vingt par jour parce que c’est un homme.

La femme a un rêve, elle rêve d’avoir une ombrelle.

Un autre de ses rêves serait, par un beau matin,

De devenir un homme.

Vingt pour les hommes, le double pour les hommes.

Elle attend que son rêve se réalise, mais rien ne la fait

Devenir un homme,

Rien ne lui fait avoir une ombrelle,

Pas même une ombrelle déglinguée.

On construit de nouvelles routes et d’immenses tours avec les

briques qu’elle a cassées, mais le toit de sa maison s’est envolé

 avec la tempête l’an dernier, depuis l’eau goutte à travers une tenture,

 elle meurt d’envoie d’acheter un toit en tôle.

Alors elle hurle dans tout le voisinage,

Les gens s’esclaffent, oh la la, disent qu’il lui faudrait

De l’huile pour les cheveux, de la poudre pour le visage.

Les sept enfants doivent être nourris,

La peau de la femme s’assombrit de jour en jour,

Ses doigts deviennent durs comme des briques,

La femme elle-même devient une brique.

Plus dur que les briques, le marteau peut casser une brique mais ne peut pas casser la femme.

Rien, ni la chaleur, ni le ventre vide, ni le regret de ne pas voir un toit en tôle,

Rien ne peut la briser.

 

 

Taslima Nasreen (poète du bengladesh, en exil depuis 1994) tiré de  Femmes, poèmes d’amour et de combat, 2003 

 

 

 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 22 Octobre 2012




Deleature

 

 

Ils triturent les lunes

écorchent des orchidées

incarcèrent les sources

 

Ils mentent brisent écartèlent

ils cachent des crocs d'acier

derrière d'hermétiques protocoles

ils ont a leur disposition

des milliers de bras qui broient

ils ne rêvent que de puissance

et de richesses illimitées

en élevant le meurtre

au rang de Bien suprême

 

Ils éclaboussent la terre

avec du sang et de la chair

ils achètent leurs esclaves

sur des marchés spécialisés

déclarent à l'abris de leurs forteresses

des guerre obscènes, des guerres sans fin

 

Ils humilient torturent égorgent

arrachent des yeux et des sexes

avec les outils savants de saintes inquisitions

ils pillent dévastent s'approprient

élaborent d'ignobles stratégies

en accusant d'hérésie

les quelques individus

rebuts d'humanité

capables encore de leur résister

et de se lever à voix nues

 

Ils accusent créent les conditions

de violences extrêmes

en s'arrangeant toujours entre eux

dans le plus grand secret

des conventions et des traités qu'ils ratifient

pour faire disparaître les preuves

de leurs méfaits et de leurs crimes

sous les apparats de la civilisation

 

Ils prostituent leurs progénitures

sous les prétextes fallacieux

de la bien-séance et de la bonne éducation

ils destituent la mémoire vive

des générations sacrifiées à leurs vilains jeux

L'art n'est pour eux qu'un faire-valoir

une garantie du pouvoir qu'ils exercent

mécènes débiles, criminels et psychopathes

ils ressemblent aux créatures dévoyées

qui hantent leurs "cauchemars climatisés".

 

Ils ont des armes démentes

des armes monstrueuses

pour éradiquer la vie.

 

Châteaudun, le 27/12/09

 

André Chenet


imperialisme.jpg

 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 17 Octobre 2012




Ton nom peu importe
 
Dame-des-Douleurs dans l'absence torride
 
se dénudant
 
à l'aube incorruptible
 
 
 
fulgurante comme le sein impétueux de l'aimée
 
Peu importe ton nom
 
terre où vivre après le déluge du sang insomniaque
 
phénix migrateur
 
éparpillant les cendres de la mort lente
 
sur les champs magnétiques du souvenir
 
Ton nom peu importe
 
si tu es dégel d'aurores boréales
 
dans le rêve prémonitoire du prisonnier rebelle
 
si tu es cascade de fraîcheur
 
dans le désert des nuits claquemurées
 
Dame-des-Douleurs
 
Terre
 
Phénix migrateur pour toi relever
 
la tête face à la courbe de l'horizon restitué pour saluer ta résurrection secrète
 


Abdelatif Laâbi  -  Liberté






 
 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 16 Octobre 2012





Tribulations d'un rêveur attitré


Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance

Abdellatif Laâbi






 
 
 
 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

Publié le 11 Octobre 2012



Charles Bukowski – Un poème est une ville (A Poem is a City, 1969)



un poème est une ville remplie de rues et d’égouts
remplie de saints, de héros, de mendiants, d’aliénés,
remplie de banalité et d’ivrognerie,
remplie de pluie et de tonnerre et de périodes de
sécheresse, un poème est une ville en guerre,
un poème est une ville qui demande pourquoi à une horloge,
un poème est une ville en flammes,
un poème est une ville en armes
ses salons de coiffure pour hommes remplis d’ivrognes cyniques,
un poème est une ville où Dieu chevauche nu
le long des rues comme Lady Godiva,
où les chiens aboient la nuit, et pourchassent
le drapeau ; un poème est une ville de poètes,
la plupart assez semblables
et envieux et aigris…
un poème est cette ville maintenant,
à 50 miles de nulle part,
à 9H09 du matin,
le goût de l’alcool et des cigarettes,
pas de police, pas d’amoureux, marchant dans les rues,
ce poème, cette ville, fermant ses portes,
barricadée, presque vide,
funèbre sans larmes, vieillissante sans pitié,
les montagnes de roche dure,
l’océan comme une flamme de lavande,
une lune dénuée de grandeur,
une petite musique venue des vitres brisées…
un poème est une ville, un poème est une nation,
un poème est le monde…
et maintenant je fourre ceci sous verre
pour l’examen minutieux de l’éditeur fou,
et la nuit est partout
et de pâles dames grises se tiennent en file,
un chien suit un chien jusque l’estuaire,
les trompettes appellent le gibet,
alors que de petits hommes glosent sur des choses
qu’ils ne peuvent pas faire.
 
***
 
Charles Bukowski (1920-1994) – Les jours s’en vont comme des chevaux sauvages dans les collines (The Days Run Away Like Wild Horses Over the Hills, 1969) – Traduction de Éric Dejaeger






 
 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie