Publié le 3 Mai 2013

Si vous vous demandez pourquoi Big Bill Broonzy est considéré comme un des plus grands Bluesman, voici un indice ...

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié le 2 Mai 2013

Il est des hommes qui lorsqu'ils décortiquent et expliquent les choses, les rendent limpides. Howard Zinn fait partie de ceux-là.
Le problème c’est l’obéissance civile

Je pars de l’hypothèse que le monde est sens dessus-dessous, que les choses vont mal, que ceux qui ne devraient pas être en prison le sont et ceux qui le devraient ne le sont pas, que ceux qui ne devraient pas être au pouvoir le sont et ceux qui devraient avoir plus de pouvoir n’en ont pas, que les richesses, non seulement dans ce pays, mais dans le monde entier, sont distribuées de telle façon qu’il ne s’agit pas de faire une petite réforme, mais une refonte totale du système de redistribution des richesses. Je pars de l’hypothèse que nous n’avons pas grand-chose à dire là-dessus : il nous suffit de nous pencher sur l’état du monde actuel pour réaliser que c’est le chaos.

Daniel Berrigan, prêtre catholique et poète pacifiste, est en prison tandis que J. Edgar Hoover est libre. David Dellinger, qui dénonce les guerres depuis tout petit avec toute son énergie et sa rage, risque fort de se retrouver en prison, alors que les responsables du massacre de My Lai ne font l’objet d’aucune poursuite en justice. Ils sont à Washington, où ils occupent divers postes plus ou moins importants en relation avec le déclenchement de massacres, qui les étonnent quand ils se produisent. A l’université d’état du Kent, quatre étudiants ont été tués par la garde nationale et des étudiants ont été inculpés. Dans chaque ville de ce pays, lors de manifestations, ceux qui sont présents, qu’ils aient manifesté ou pas, quoi qu’ils aient fait, sont agressés et matraqués par la police, puis sont arrêtés et détenus pour avoir agressé un policier.

J’ai analysé ce qui se passe tous les jours dans les tribunaux de Boston, Massachussetts. Vous seriez suffoqué, ou peut-être pas si vous êtes au courant, si vous avez connu cela, si vous avez réfléchi à la question, si vous avez été choqué par la série d’injustices quotidiennes qui s’insinuent au sein de cette merveilleuse institution qu’on appelle la procédure en bonne et due forme. Eh bien, c’est là-dessus que je fonde mon raisonnement.

Il vous suffit de lire la correspondance depuis la prison de Soledad de George Jackson, condamné à une peine de prison allant d’un an à la perpétuité, et qui est resté dix ans en prison pour avoir braqué une station-essence pour 70 dollars. Et puis, il y a ce sénateur qui est soupçonné de prélever 185 000 dollars par an, ou quelque chose d’avoisinant, sur les déductions d’impôts pour épuisement des réserves pétrolières.

Pour l’un c’est du vol, pour l’autre c’est légal. Il y a un problème, il y a un énorme problème quand on véhicule dans tout le pays 10 000 bombes bourrées de gaz neurotoxiques et qu’on s’en va les larguer dans le jardin du voisin pour ne pas endommager le nôtre. Alors, au bout d’un moment, on perd toute notion. Si on ne réfléchit pas, si on ne s’informe qu’à la télévision ou en lisant les publications universitaires, on finit par se dire que la situation n’est pas si catastrophique que cela et que les problèmes ne concernent que des questions marginales. Mais si on prend un peu de recul, on se rend compte que c’est l’horreur. Et c’est donc la raison pour laquelle nous devons partir de l’hypothèse que tout est véritablement chaotique.

Et le sujet de réflexion, la désobéissance civile, est pris à l’envers. Dès qu’on parle de désobéissance civile, on se dit que le problème, c’est la désobéissance civile. Ce n’est pas cela, notre problème… le problème, c’est l’obéissance civile. Notre problème, c’est le nombre incalculable de gens qui ont obéi aux diktats de leurs dirigeants et qui sont partis en guerre partout dans le monde entier, et que cette obéissante s’est traduite par des millions de morts. Notre problème, c’est cette scène du film “A l’Ouest rien de nouveau”, où on voit des écoliers défiler consciencieusement pour aller faire la guerre. Notre problème, c’est que les gens sont soumis, partout dans le monde, face à la pauvreté, à la famine, à la bêtise, à la guerre et à la cruauté. Notre problème, c’est que les gens obéissent et que les prisons sont pleines de petits délinquants, tandis que les grands truands gèrent le pays.

C’est cela, notre problème. On comprend cela quand il s’agit de l’Allemagne nazie. On sait que le problème, c’est la soumission, que les gens ont obéi à Hitler. Les gens ont obéi, c’était mal. Ils auraient dû se rebeller et résister au système et si seulement nous avions été là, nous leur aurions montré. Même dans la Russie de Staline, on constate cela : les gens sont dociles, ce sont des moutons. Mais l’Amérique est différente. C’est ce qu’on nous a inculqué depuis toujours. Depuis que nous sommes tout petits, j’entends encore ce discours résonner dans les instructions de M. Frankel, choisissez une, deux, trois, quatre, cinq choses plaisantes concernant l’Amérique et que nous ne voulons pas trop voir bousculées. Mais si nous avons appris quoi que ce soit ces dix dernières années, c’est que ces belles choses concernant l’Amérique n’ont jamais été belles. Depuis le début, nous sommes expansionnistes, agressifs, et cruels envers les autres. Et nous sommes agressifs et cruels envers les gens de ce pays, et nous redistribuons les richesses de manière très injuste. Et il n’y a jamais eu de justice dans les tribunaux pour les pauvres, pour les Noirs, pour les contestataires. Comment peut-on prétendre fièrement que l’Amérique est unique ? Elle n’est pas unique. Absolument pas.

L’obéissance civile ; eh bien, c’est ce dont nous allons parler, c’est notre problème. La loi est très importante. Nous parlons ici d’obéissance à la loi - la loi, cette merveilleuse invention des temps modernes, que nous attribuons à la civilisation occidentale et dont nous parlons avec fierté. Le droit, oh, comme ils sont extraordinaires tous ces cours sur la civilisation occidentale, donnés dans tout le pays. Souvenez-vous de l’époque sinistre où la population était exploitée par le régime féodal. Tout était abominable au Moyen-âge, mais maintenant, nous avons la civilisation occidentale, l’état de droit. Le droit a normalisé et exploité au maximum l’injustice qui existait avant lui, c’est cela qu’a fait le droit. Examinons tout d’abord le système de manière réaliste et non pas avec cette satisfaction métaphysique avec laquelle nous le considérons depuis toujours.

Quand, dans tous les pays du monde, le droit est le chouchou des dirigeants et un fléau pour le peuple, alors nous devons commencer à reconnaître ceci. Nous devons dépasser les frontières nationales dans notre réflexion. Nixon et Brejnev ont plus en commun entre eux que nous avec Nixon. J. Edgar Hoover a plus en commun avec le chef de la police secrète soviétique qu’avec nous. C’est cet engagement international aux lois qui crée de solides liens d’amitié entre eux. C’est pour cela que nous sommes toujours surpris de voir que, lorsqu’ils se retrouvent, ils sourient, se serrent la main, fument le cigare ensemble, s’apprécient mutuellement, et cela, indépendamment de leurs discours officiels. C’est comme les partis républicain et démocrate, qui prétendent qu’il y aura un grand changement si l’un ou l’autre l’emporte, et pourtant, c’est toujours la même chose. Au bout du compte, c’est eux contre nous.

Yossarian avait raison, vous vous souvenez dans Catch 22 ? Il avait été accusé d’avoir fourni de l’aide et du réconfort à l’ennemi, ce dont personne ne devrait jamais être accusé et Yossarian avait alors dit à son ami Clevinger : “L’ennemi c’est celui qui te fera tuer, de quelque camp qu’il soit”. Mais comme ces paroles n’avaient provoqué aucune réaction, il avait ajouté : " mets-toi bien ça dans le crâne, sinon, un jour ou l’autre tu vas te retrouver mort". Et, souvenez-vous, peu de temps après ça, Clevinger était tué. On ne doit jamais oublier que nos ennemis ne sont pas séparés par les frontières, que ce ne sont pas des gens qui parlent une langue différente et qui vivent dans des territoires différents. Les ennemis sont ceux qui veulent nous tuer.

On nous dit : “et si tout le monde désobéissait à la loi ?” Mais il vaudrait mieux poser la question : “et si tout le monde obéissait à la loi ?” La réponse à cette question est bien plus facile à trouver car nous avons énormément de preuves empiriques de ce qui se passe quand tout le monde obéit à la loi, ou même quand la majorité de la population le fait. Ce qui se passe, c’est ce qui s’est passé, ce qui se passe actuellement. Pourquoi les gens se prosternent-ils devant la loi ? Et c’est ce que nous faisons tous, même moi je dois lutter, car c’est ancré au plus profond de moi-même depuis que je suis petit, du temps où j’étais louveteau. Une des raisons qui font qu’on se prosterne devant la loi, c’est son ambivalence. À l’époque actuelle, on se retrouve avec des mots, des expressions qui ont plusieurs significations, comme par exemple “sécurité nationale”. Ah oui, il faut agir au nom de la “sécurité nationale”. Ok, qu’est-ce que cela veut dire ? La sécurité nationale de qui ? Où ?

La loi recèle bien des choses. La loi, c’est la “Bill of Rights”, la Déclaration des Droits, en fait, c’est ce à quoi on pense en vénérant la loi. La loi est censée nous protéger, la loi, ce sont nos droits, la loi, c’est la constitution. Le jour de la célébration de la "déclaration des droits", il y a un concours de dissertations sur le sujet organisé par la Légion Américaine, c’est ça, la loi. Et c’est ça qui est bien.

Mais il y a un autre aspect de la loi qui ne fait pas l’objet de tant de battage publicitaire – c’est celle qui est en vigueur jour après jour, mois après mois, année après année, depuis que la république existe et qui permet de distribuer les richesses du pays de façon à ce que quelques-uns soient très riches et les autres très pauvres et que certains courent comme des poulets sans tête pour s’accaparer les miettes. C’est la loi. Si vous allez en fac de droit, vous constaterez tout cela. Vous pouvez évaluer tout cela en comptant simplement le nombre de gros manuels de droit que les gens trimballent avec eux et voir combien d’entre eux parlent de “droit constitutionnel” et combien parlent de “propriété”, “contrats”, “délits”, “droit commercial”. Et c’est de cela essentiellement dont il s’agit quand on parle de loi. La loi, c’est la réduction d’impôts pour l’épuisement des réserves de pétrole, mais on ne fait pas faire de dissertations là-dessus. Il y a donc une partie de la loi qui est mise en exergue, voilà la loi, la constitution et il y a les autres facettes de la loi, celles qui se font sans bruit, et dont personne ne parle.

Cela a commencé il y a bien longtemps. Quand la Déclaration des Droits a été adoptée pour la première fois, vous vous rappelez, dans le premier gouvernement de Washington ? Super ! La Bill of Rights a été votée ! Gros battage médiatique. Et, parallèlement, le programme économique d’Alexander Hamilton était adopté aussi. Sympa, discret, l’argent pour les riches, je schématise, mais pas tant que cela. C’est avec le programme économique d’Hamilton que tout a commencé. On peut relier directement son programme économique à la loi sur les réductions d’impôts pour l’épuisement des réserves de pétrole, et les dégrèvements d’impôts pour les entreprises. C’est de cela qu’il s’agit, depuis le tout début. Matraquage pour la Déclaration des Droits, discrétion pour les lois sur l’économie.

Vous savez, faire respecter les différentes parties de la loi est aussi important que la publicité faite autour des différentes parties de la loi. La Déclaration des Droits est-elle respectée ? Pas vraiment. On s’aperçoit que la liberté d’expression en droit constitutionnel est une notion difficile et ambiguë. Personne ne peut vraiment dire à quel moment on peut s’exprimer librement et quand on n’en a pas le droit. Lisez simplement toutes les décisions de la cour suprême des Etats-Unis. Parlons-en du caractère prévisible du système quand on n’a aucune idée de ce qui va arriver si on se met à haranguer les gens sur la place publique ! Cherchez les différences dans les affaires Terminiello et Feiner et essayez de deviner comment elles se sont conclues. En passant, il y a une partie de la loi qui, elle, n’est pas vague du tout et qui concerne le droit des citoyens de distribuer des tracts dans la rue. La cour suprême a été très claire là-dessus. A chacune des décisions qu’elle prend, elle rappelle le droit inaliénable des citoyens à distribuer des tracts dans la rue. Faites le test. Descendez dans la rue distribuer des tracts. Un policier va venir vous voir pour vous dire de partir, vous lui répondez alors : " Ah ah ! Vous ne connaissez pas l’arrêt que la Cour Suprême a rendu à la suite de l’affaire Marsh contre l’état d’Alabama en 1946 ?” C’est cela la réalité de la Déclaration des Droits. C’est cela la réalité de la Constitution, cette partie du droit qu’on nous décrit comme un système extraordinaire. Et sept ans après l’adoption de la Déclaration des Droits, qui indique clairement qu’il est interdit au Congrès de voter des lois visant à limiter la liberté d’expression, le Congrès votait une loi qui limitait la liberté d’expression. Rappelez-vous. C’était la loi appelée "Sedition Act" de 1798.

Et donc, on n’a pas fait appliquer la Déclaration des Droits. C’est le programme d’Alexander Hamilton qui a prévalu, parce que lorsque les producteurs de whisky se sont révoltés, en 1794 en Pennsylvanie, rappelez-vous, c’est Hamilton en personne qui s’est déplacé pour réprimer la révolte afin de veiller à ce que la loi sur l’impôt sur le revenu soit appliquée. On retrouve la même chose tout au long de l’histoire jusqu’à nos jours, il y a les lois qui sont appliquées et celles qui ne le sont pas. Il faut donc être prudent quand on dit : "Je suis pour la loi, je la respecte profondément et je lui obéis”. De quelle facette de la loi parle-t-on ? Je ne suis pas contre toute loi. Mais j’estime qu’il faut commencer à bien comprendre ce que font les lois et pour qui.

Il y a d’autres problèmes concernant la loi. C’est curieux, les gens pensent que la loi amène l’ordre. C’est faux. Comment savoir que la loi n’amène pas l’ordre ? Il suffit de regarder autour de soi. Nous vivons dans un Etat de droit. Et quel ordre avons-nous ? On vous dit qu’il faut se méfier de la désobéissance civile car elle conduit à l’anarchie. Regardez bien le monde actuel, où prévaut l’état de droit. Nous sommes dans une période qui se rapproche le plus de ce que les gens pensent être l’anarchie – le chaos et le banditisme international. Le seul ordre qui soit véritablement valable ne vient pas de la mise en application de la loi, il vient de la construction d’une société juste, où sont établis des rapports harmonieux et où seule une réglementation minimum est nécessaire pour créer un ensemble de dispositions concernant les rapports entre les gens. Mais l’ordre qui s’appuie sur le droit et la force de la loi, c’est l’ordre de l’état totalitaire, qui conduit inévitablement soit à une injustice totale, soit, finalement, à la rébellion- en d’autres termes, à un très grand désordre.

Nous grandissons tous avec l’idée que la loi est sacrée. Ils ont demandé à la mère de Daniel Berrigan ce qu’elle pensait du fait que son fils violait la loi. Après avoir mis le feu à des registres du bureau de conscription, probablement un des actes les plus violents de ce siècle, pour protester contre la guerre, il avait été condamné à la prison, comme il se doit pour un criminel. Ils ont demandé à sa mère âgée de plus de 80 ans ce qu’elle pensait du fait que son fils avait violé la loi. Elle a regardé le journaliste droit dans les yeux et lui a répondu : "Ce n’est pas la loi de Dieu”. Et ça, on l’oublie. La loi n’a rien de sacré. Pensez à qui fait les lois. La loi n’est pas faite par Dieu, elle est faite par Strom Thurmond. Si on a le moindre sentiment de ce qui est saint, beau et révérencieux dans la loi, il suffit de bien regarder les élus du pays, ceux et celles qui font les lois. Aller assister à une session législative de son état, aller assister à une session du congrès, car ce sont ces gens-là qui font les lois que nous sommes ensuite censés vénérer.

Tout ceci est fait dans un décorum destiné à nous berner. C’est le problème. A l’époque, c’était confus. On ne savait pas. Maintenant, on sait, tout est écrit dans les livres.

Aujourd’hui, nous avons les procédures en bonne et due forme. Aujourd’hui, il se passe ce qui se passait avant, sauf que nous respectons les procédures légales. A Boston, un policier s’est rendu dans un hôpital et a tiré à cinq reprises sur un Noir qui lui avait donné un coup de serviette de toilette sur le bras et l’a tué. Au cours de l’audience, le juge décidait que l’acte du policier était justifié, parce que s’il n’avait pas réagi, il aurait perdu l’estime de ses collègues. C’est cela qu’on appelle un jugement en bonne et due forme, à savoir que le type ne s’en est pas tiré comme ça. Il y a bien eu un procès en due forme et tout s’est arrangé. Le décorum, la bienséance de la loi nous leurrent.

Le pays, à l’époque, a été fondé sur le non respect de la loi, et c’est ensuite qu’il y a eu la constitution et la notion de stabilité comme les appréciaient Madison et Hamilton. Ensuite, nous avions découvert à certaines périodes cruciales de notre histoire que le cadre juridique ne suffisait plus, et afin d’abolir l’esclavage, nous avons dû sortir de ce cadre juridique, comme nous avions dû le faire à l’époque de la Révolution ou de la guerre de Sécession. L’union a dû sortir du cadre juridique pour établir certains droits dans les années 1930. Et actuellement, où nous sommes dans une période peut-être encore plus critique que la révolution ou la guerre de Sécession, les problèmes sont si abominables qu’ils nous poussent à sortir du cadre légal pour faire une déclaration, pour résister, pour commencer à créer les institutions et les relations que doit avoir toute société qui se respecte. Non, il ne s’agit pas simplement de démolir, mais de construire quelque chose. Mais même si on cherche à construire ce qui n’est pas censé l’être, si on essaie, par exemple, de créer un parc populaire gratuit, ça, ce n’est pas détruire, on construit quelque chose, mais c’est interdit, alors, la police privée arrive pour vous obliger à partir. C’est la forme que va prendre de plus en plus la désobéissance civile : des gens qui tenteront de construire une nouvelle société au sein de l’ancienne.

Et le droit de vote et les élections ? La désobéissance civile ? Il n’y en pas besoin, nous dit-on, parce que nous pouvons passer par le processus électoral. Nous devrions le savoir, depuis tout ce temps, mais peut-être que non, car nous avons grandi avec la notion que le bureau de vote était un lieu sacré, presque comme un confessionnal. Vous entrez dans le bureau de vote, vous en ressortez, on vous prend en photo et votre visage au sourire béat est publié dans toute la presse. Vous venez de voter, c’est ça, la démocratie. Mais si on lit ce que disent les politologues - mais qui en est capable ? - du processus électoral, on constate que c’est une supercherie. Les états totalitaires adorent les élections. Ils font déplacer les gens pour voter et enregistrent leur bénédiction. Je sais qu’il y a une différence, ils n’ont qu’un parti, nous, nous en avons deux. Vous voyez… Nous avons un parti de plus qu’eux…

Ce que nous tentons de faire, je suppose, c’est de revenir véritablement aux principes, aux objectifs de la Déclaration d’Indépendance. L’esprit de la résistance à l’autorité illégitime et à des forces qui privent les gens de leur vie, de leur liberté, de leur droit à la quête du bonheur et donc, dans ces conditions, il incite au droit de réformer ou d’abolir la forme actuelle de leur gouvernement, et surtout d’abolir. Mais pour établir les principes de la déclaration d’indépendance, il va falloir sortir du cadre légal, cesser d’obéir à des lois qui imposent de tuer ou qui répartissent les richesses de la façon dont cela a été fait, ou qui mettent les gens en prison pour des petits délits et laissent en liberté des gens qui ont commis des crimes abominables. Mon espoir c’est que cet esprit de résistance naîtra non seulement dans ce pays, mais également dans d’autres pays car ils en ont tous besoin. Les peuples de tous les pays ont besoin de cet esprit de désobéissance à l’Etat, qui n’est pas un concept métaphysique mais une entité qui allie force et richesses. Il nous faut une sorte de Déclaration d’Interdépendance entre les peuples de tous les pays du monde qui luttent pour la même chose.

Source : http://resistance71.wordpress.com/2012/12/11/resistance-politique-notre-probleme-est-lobeissance-civile-howard-zinn/

Howard Zinn sur la soumission

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #howard zinn

Publié le 1 Mai 2013

Lu sur Article 11, un texte de Pierre Souchon, un texte qui dérange, qui prend aux tripes, qui est simplement beau ...

Ce témoignage a été publié dans le numéro 11 de la version papier d’Article11 (toujours en kiosques, soit dit en passant...)

*

Ça ne manque jamais. Tu discutes avec un proche qui est passé par l’hôpital psychiatrique et, par conviction, par solidarité, tu descends en flammes les cachetons, les blouses blanches, l’isolement « thérapeutique ». Et le proche te regarde d’un air las : « Je préfère encore les médocs et les psys à cette souffrance dégueulasse. » C’est qu’aujourd’hui, à part en discours, il y a peu d’alternatives. Pierre, bipolaire, hospitalisé trois fois dont deux de force, parle de ce passage par la machine.

*

« Je pourrais avoir un verre d’eau, s’il vous plaît ?
- Bien sûr... Te
nez. »
Cet été 2003 caniculaire, j’ai pas un rond et j’ai une soif d’enfer.
Je repose mon verre sur le comptoir de la gare de Valence.
« Je voudrais la....
- Non, je ne vous ne ressers pas. Vous consommez ou vous par
tez. »
Ça me sidère tellement que je m’assois dans le bistrot. Je regarde la jeune fille... Assoiffé... Elle refuse peut-être parce que je suis un peu agité. Depuis le matin, je squatte avec des clodos sur le parvis… On a dû me repérer… J’ai insulté c’est vrai des passants qui les méprisaient… Et quand j’ai réuni du fric pour une fille qui en avait pas, les gens que j’ai taxés avaient pas trop le choix… J’ai fait la manche à la très dure… Enfin un coup de flotte, c’est quand même pas compliqué. Elle me mate du coin de l’œil, indignée...
« Je ne le répèterai pas, monsieur. »
Je réponds pas... Boire ! Il doit faire quarante dans le rade...
« Je vous avertis, j’ai appelé la police.
Parce que je demande à boire ? Vous avez bien fait. Je vais leur expliquer, aux flics, pourquoi vous les faites déplacer
... »

J’allume une clope et deux uniformes rentrent dans le café, un mec très grand et puis un petit.
« Monsieur ? Vous allez nous suivre.
- Non non. Je veux juste un verre d’eau.
- Vous troublez la tranquillité du bar. On est de la police ferroviaire, on va s’expliquer.
- Non. J’ai rien fai
t d’illégal. »
Le petit se précipite vers moi et me menotte direct. Ça me défonce les poignets parce que je tire fort pour me détacher, aussi parce que j’ai une triple fracture de la main qui est plâtrée. Je hurle au type qu’il me lâche, que je veux boire un coup. Il s’en fout royal, et me trimballe dans toute la gare jusqu’à son local, où il me menotte au radiateur.
« Tu fais moins le malin ?, il se renseigne. T’es calmé, petit con ? » Ils se bidonnent.
« T’as vu, Bernard, il est gentil, maintenant... Hein, glandu ? »
Bernard vient vers moi. Clac ! En pleine gueule le mollard ! Je le préparais depuis longtemps, bourré de nicotine tout à fait noir... Il s’essuie la tronche... Il me crache lui aussi à la gueule cet enfoiré ! Moi je peux pas m’essuyer, menotté boum ! Il m’envoie une mandale, une correcte boum ! De l’autre côté ! Ah l’aller-retour, je suis sonné ! _ « Vas-y Bernard t’es un homme !, je l’encourage. Je suis attaché, reviens m’en coller une ! T’es courageux... » Vlam ! Torgnole encore ! _ « Tu la fermes, connard ? »

La police nationale se pointe.
« Je veux voir un officier de police judiciaire, je demande. Ils m’ont frappé. » Ils sont quatre. « Ouais ouais, moi je suis OPJ », se présente un flic. Qui me projette sur le carrelage, genou dans le dos ! Il me repasse les menottes, il m’étouffe... Je respire à peine...
« Tu te calmes, t’as compris ?, il crie l’OPJ. Ta gueule ! Les pompiers arrivent. »
Il me maintient à terre... Dès que je bouge ça me la coupe... Je la joue tapis maintenant, carpette, les flics se marrent... Les pompiers me mettent dans l’ambulance. Menotté sur le siège, je leur demande de la flotte. Ils m’en foutent partout sur la gueule. À l’hôpital général, ils me refilent à des infirmiers.
« Suivez-nous, me demande un jeune, on va vous faire boire. »
Ils m’amènent jusqu’à un lavabo, je suis vachement content.
Je bois peut-être deux litres de flotte avec eux qui m’encerclent.
« Merci, je leur dis, c’est sympa. Je vais rentrer chez moi.
- Vous devriez vous calmer, monsieur, vous êtes très excité.
- C’est sûr... J’ai des coquards partout sur la gueule, ils m’ont menotté alors que j’ai la main plâtrée, explosé les poignets, couché par terre pendant trois quarts d’heure en attendant les pompiers... Mais je suis très calme, vous voyez, par rapport à ce qui m’est arrivé... Maintenant, j’y v
ais. »

Ils se jettent sur moi, à huit. J’avais pas remarqué le pieu, dans la pièce, le genre bizarre, deux grandes planches de bois en croix avec des lanières. Ils m’attachent dessus… Sévèrement... « Laissez-moi, je hurle, qu’est-ce-que c’est que ce merdier ! » Ils s’en tapent, ils partent. Je suis tout seul, sanglé des pieds à la tête sur ce lit... Le plâtre, nom de dieu. Pète-le, pète-le, là contre le bois... Boum ! Il va casser... Saloperie de fracture que ça fait mal... Je l’ai cassé, ma main gauche est libre ! Hop ! Je me redresse... Je détache la main droite... Les sangles sont bien fixées... Ça y est ! Un bruit de clés dans la porte... Fais style t’es allongé, bouge pas... « Tout va bien monsieur ? », il s’inquiète l’infirmier... « JP Xalla », y a marqué sur sa blouse... Je vais te montrer JP comment ça va bien, il s’approche boum ! En pleine gueule je lui en colle une à la surprise, « viens là, fils de pute, viens on s’explique ! », mais JP il ramasse ses lunettes et il se tire. Vite ! Je détache les pieds... On peut m’expliquer ce que je fous là putain pour un verre d’eau ? Ils reviennent ! Une dizaine ! C’est une médecin, elle, « S. Cancet », elle me pique dans le cul ! Fort ! Ils me laissent ! « Debout, les damnés de la terre... », je chante, ça va me tenir éveillé. « Debout, les forçats de la faim / La raison... » Je vais pas tellement loin dans les couplets.

Je me suis réveillé attaché pareil, transféré à l’hôpital psychiatrique pendant mon sommeil de 36 heures. J’ai regardé autour de moi... « À boire ! », j’ai crié. J’avais de la suite dans les idées. Eux aussi puisqu’ils m’avaient hospitalisé à la demande d’un tiers, mes parents avaient signé. J’ai fait un cinéma extraordinaire, dans cet hosto. Emprisonné embastillé pour un verre d’eau ça allait chier, j’ai retourné le service de la tête aux pieds. Un bordel gigantesque, je leur ai mené, à jamais prendre mes cachets, à me faire dégueuler, à être attaché plusieurs heures dès que je l’ouvrais... Ils ont fini par serrer la vis chimique. Là, j’ai passé deux ressourçantes semaines à me tenir aux murs pour marcher, chancelant j’y voyais plus que dalle, avec ma mâchoire que j’arrivais pas à fermer et un filet de bave ininterrompu sur mon tee-shirt, je l’essorais en fin de journée. J’ai cessé de résister. Je suis sorti un mois plus tard. Un soir, j’ai dit à mon père que je les retrouverais, les flics qui m’avaient tabassé, et les infirmiers qui m’avaient attaché. J’avais leurs noms. Je savais où ils bossaient, je me les ferais tous. Un par un. « Mais Pierre, il m’a regardé, papa. Ils t’ont sauvé la vie... » C’est grâce aux cachets que j’absorbais encore par paquets entiers que je l’ai pas foutu par la fenêtre.

***

Elles sont torchées, ces quelques lignes, elles font frissonner. Du verre d’eau à la camisole de force, de quoi sonner la charge. Et j’aurais pu multiplier plusieurs dizaines de paragraphes entiers détaillés tout à fait, profusion d’offenses et de vexations, privations tous azimuts et maltraitance qui dit son nom.
Rien à jeter, dans mon récit d’HP, du lourd c’est révoltant j’avais vingt ans, gamin tabassé, légumisé, prisonnier.
Je suis fatigué de ces envolées.

Nettement transgressive et n’écoutant que son dissident courage, Virginie Despentes narre sur des dizaines de pages dans Bye Bye Blondie comment une jeune punkette c’est terrifiant est persécutée à l’asile par de vilains médecins qui ne comprennent rien. Radicale nouveauté, un type à Lyon entreprend de bloguer sur son vécu psychiatrisé où l’on apprend halluciné que là où il était les patients marchent d’un pas neuroleptisé, et qu’en réalité tenez-vous bien Mme Machin c’est une machine à normaliser, l’HP. On lit régulièrement, c’est envoyé, des papiers très argumentés et témoignés, où l’on comprend qu’à l’HP on est enfermé et que c’est très méchant, parce que tous ces gens encabanés n’ont rien demandé et que c’est mieux la liberté. J’ai même appelé des sociologues, des filles vachement sympas qui bossent sur la santé mentale. Elles ont lu en abondance des tranches de vie hospitalisée, elles y ont appris combien en psychiatrie les gens étaient martyrisés – et m’ont renvoyé à « un mouvement critique hyper dur au Canada, une association d’anciens patients qui s’appelle ’The Survivors’ ».

C’est que c’est miraculeux, de survivre à l’HP.
Je n’en reviens toujours pas, de ma chance.
Hospitalisé trois fois, dont deux de force, avec les flics, les pompiers, ambulances et tout un fantastique tremblement, j’ai survécu.
Je suis très solide.
Il faut quand même bien prendre conscience que dans ces lieux on est soigné. C’est particulièrement monstrueux, d’être soigné. Quand par exemple je ne parvenais plus à dormir et que ça durait depuis plus de deux mois, là-bas on me faisait dormir avec des cachets. C’est particulièrement terrible, de dormir. Il y avait des moments où j’avais plein d’idées à la fois, ça s’enchaînait plein pot, c’était brillant vachement costaud, du point de vue littéraire j’avais d’un seul coup tout découvert, il fallait que j’écrive ma faramineuse matière. Là-bas on me disait qu’on n’allait pas me fournir du papier et qu’il fallait plutôt me reposer. C’est particulièrement douloureux, de se reposer. Aussi, des fois, je discutais deux heures avec le psychiatre de tous mes problèmes, il me posait des questions très inquisitrices en quantité, il disait que j’étais bipolaire, que c’était un problème de synapses et que ça allait s’arranger rapidement avec un traitement adapté. C’est particulièrement dégueulasse, de discuter. Lorsque j’allais visiter tous les patients dans leurs chambres en leur proposant des tas d’activités inédites vous m’en direz des nouvelles, les médecins menaçaient de m’attacher si je ne laissais pas les gens tranquilles parce qu’ils étaient malades. C’est particulièrement scandaleux, de laisser les gens tranquilles.

***

Je vous revois tous, mes camarades.
Je te revois, Michel, pleurer sur ton lit, parce que ta femme avait ourdi un complot avec des businessmen en Arabie Saoudite et à Dubaï pour t’éliminer, et que Gabriel, ton fils de 11 ans, était dans le coup patiemment monté.
Je te revois, Habib, me demander d’aller chercher ta tête posée là-bas sur la télé, et j’y allais, y avait que ça pour te calmer, je te la donnais, tu me remerciais en me parlant de « la guerre d’Irak ma barbichette toi t’es un homme la lessive de ma mère l’hélicoptère boum ».
Je te revois, Sylvie, ton dos brisé jeté du haut d’un pont, tes poignets scarifiés que tu ne pouvais plus lever pour embrasser ta petite fille qui sanglotait.
Je te revois, Julien, me mettre en garde contre ma psychiatre « qui ne veut que du cul avec toi et partir baiser en Amérique latine la salope », avec ta gueule de Jésus prophète et ta jambe très raide qui t’empêchait de te déplacer – tu pouvais en réalité marcher normalement, je le remarquais quand tu montais les escaliers.
Je te revois, Abderrazak, toi qui embrassais mon père parce que « ça fait vingt ans que mon père m’a pas embrassé », poursuivi jusque dans tes nuits par ces adultes qui petit t’avaient tout pris.
Je vous revois, Steph’, Georges, Alain, « on est des toxs », vous me disiez, tremblés de spasmes, secoués de manque, « faut qu’on s’en sorte, Pierre, faut qu’on s’en sorte », et vos frères en alcoolisme, leurs familles pulvérisées.

Et je vous vois tous, mes camarades.
Je suis celui qui insulte la fontaine à Lyon et lui balance des coups de pied.
Je suis celui qui demande quinze fois l’heure près du centre commercial à des clodos qui finissent par le chasser à coups de bouteilles.
Je suis celui qui collectionne et mâche consciencieusement des mégots sous un porche.
Je suis celui qui hurle en tournant sur lui-même dans la rue.
Je suis celui qui raconte tout seul des trucs qu’on comprend pas dans le métro.

Chaque fois, chaque fois que nos regards se croisent, vous venez vers moi, ça me tombe sur le coin de la gueule. Je suis des vôtres, vous le savez, vous êtes les miens, mes frères dans l’ordre de la nuit. Ma souffrance, alors, ma déchirure, et je vous le souhaite, l’HP, je vous y foutrais tous là-dedans, et par paquets, qu’on vous soigne, bordel de dieu, que vous ayez des infirmiers. Que vous déliriez votre misère et vos vies brisées, entourés, apaisés, avec des mecs, un tas de toubibs dont c’est le métier. Qu’ils s’occupent de vous, qu’ils sauvent ce qu’il y a à sauver, qu’on vous recolle un peu de santé, neuroleptiques pour vous calmer, désangoisser, organiser. Jamais, plus jamais je ne veux vous voir là crever.

***

Ah on les interne, les gens, c’est abusif ! On les cadenasse ! On les nie ! On les insulte, on les dégrade ! On leur met des uniformes ! Et des cachetons ! Nous voilà, petits-bourgeois, j’en suis, qui avons parcouru Foucault, les histoires à Deleuze souvenirs de Guattari, nous voilà en taule !
Regardez-nous, prisonniers de cette société malade ! Nous sommes le miroir de vos erreurs ! C’est politique ! Luttons ! Feu aux prisons !

Misère, misère de nos porte-voix anciens asilaires.
Pendant que les hostos foutent des gens dehors à tour de bras, cinglés bientôt à la rue par la faute d’un imbécile catéchisme médiatique et libéral sur l’indispensable baisse de la dépense publique, on prend galvanisés l’irréfutable pose de l’opprimé des HP.
On résiste, nous.
Faute de fascistes, on a des médecins.
Ils ne passeront pas.

***

Ma copine Juliette se farcit les mêmes histoires bipolaires que moi, du coup elle a passé les dernières fêtes de Noël à l’hosto. On s’est vus pendant une de ses « permissions ». Elle m’a raconté certaines infirmières qui la méprisaient ouvertement. Certains soignants qui se foutaient de la gueule des soignés. Certains psychiatres qui lui interdisaient d’afficher un tout petit portrait sur le mur jauni de sa piaule. Elle m’a raconté son refus de porter l’uniforme, sanctionné comme il fallait. J’ai eu envie d’y retourner avec elle, le dimanche soir. Et de hurler, de leur hurler à tous de plus jamais la toucher, sans quoi je reviendrais et qu’ils s’en rappelleraient.
Seulement Juliette m’a demandé ce que j’en pensais.
« Ouais, c’est vrai qu’ils sont pas sympas, j’ai admis. Mais t’es pénible, quand même, non ? Tu fous le merdier ?
Arrête ! T’es dégueulasse !
On est infernal, quand on est maniaque. On les empêche de bosser. Fous-leur un peu la paix, les mecs ils se prennent
les RGPP1, toi t’arrives, tu veux afficher ton portrait… Après tu t’étonnes d’être attachée… »
On s’est marrés comme des ânes.
Parce qu’on sait que malgré ce tas de saletés, ces injustices et ces brimades qu’on a tous en commun, les aliénés, il nous le faut, à un moment, l’HP. Moment terrible, moment dont on ne cicatrise peut-être jamais, y a un avant et un après – cette désolation nous sauve.
S’il nous faut la combattre, aux côtés des rangs clairsemés des camarades qui s’opposent à l’arbitraire, c’est en dépassant nos douleurs et nos conformismes militants – « Qu’est-ce qu’il y a comme misère là-bas, Juliette me racontait, j’ai l’impression d’être privilégiée. »
Commence ensuite le long, l’immense travail de réécriture.
Réécrire la lumière des soins, malgré tout, dans la longue nuit mentale.
Au corps à corps.

***

Alors, t’avais raison, mon vieux papa.
Sans les menottes plaqué au sol, les camisoles de force et les énormes piquouzes, ces coups de couteaux plantés dans ma mémoire, je serais plus là.
J’aurais claqué, c’est sûr, j’étais pas loin, tout au bord, juste à côté de la frontière.
Je l’ai reprise, ma vie, avec des cachetons et des super toubibs à l’œil, des centaines de consultations gratos c’est le service public, on me l’a dit, et tout ça me permet de bosser, d’avoir une meuf, de vivre.
J’ai pas particulièrement l’impression d’avoir été broyé par une machine à fliquer et enrégimenter le monde, puisque j’ai gardé de mes années d’errance comme un frisson, un comportement déroutant par moments, et un tas de trucs d’arraché qui font pâlir parfois en société.
Mais c’est sûr, papa, y a un après.
C’est plus pareil, quand on a bouffé des coups, de la camisole, des cachetons qui font tituber. Quand on a vécu avec des schizophrènes, des déficitaires, des suicidés cinq fois. Quand on a été des leurs.
On s’en passerait, de ces saloperies, papa.
On aimerait en gagner autrement, de l’humanité.

1 La Révision générale des politiques publiques (RGPP), lancée en France en juillet 2007, a officiellement pour objectif de réduire la dépense publique. Elle passe de fait par la mise en place d’une culture du résultat et d’un néo-management qui mettent à mal une notion de service public déjà bien compromise, notamment à l’hôpital.

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié le 29 Avril 2013

Lu sur La Provence :

Avignon : licencié par Véolia pour avoir refusé de couper l'eau

Marc, employé de Veolia Eau à Avignon, a été licencié début avril car il refusait de couper l'eau à des familles démunies suite au non-paiement de factures.

Sa générosité lui aura coûté cher. Ou du moins son poste. Marc, employé de Veolia Eau à Avignon, a été licencié début avril car il refusait de couper l'eau à des familles démunies suite au non-paiement de factures. "À l'origine, ça ne faisait pas partie du descriptif de mon poste et quand ça l'est devenu en 2006, quand on nous l'a imposé, je me suis toujours refusé à couper l'eau à des personnes en difficulté, explique l'homme de 48 ans. Au lieu de les enfoncer, j'essayais de trouver avec eux des solutions. Je les dirigeais par exemple vers des assistantes sociales ou on essayait d'établir un étalonnage des paiements".

Face à ce comportement, sa direction l'a plusieurs fois rappelé à l'ordre et l'a même convoqué en conseil de discipline mais qu'importe, Marc s'est toujours interdit de fermer les compteurs d'eau des clients considérés comme "mauvais payeurs" par Veolia Eau. Cela aura duré près de 7 ans, jusqu'à ce que l'entreprise le licencie finalement au début du mois car son refus de couper l'approvisionnement en eau nuisait à l'organisation du travail et que d'autres agents étaient obligés de le faire à sa place.

"Je n'ai jamais pensé à démissionner. Mais, plusieurs fois, j'ai demandé à changer de poste et cela m'a toujours été refusé sans aucune raison, témoigne Marc, qui a travaillé pour l'entreprise pendant 20 ans, aujourd'hui j'essaie de réintégrer mon entreprise en espérant qu'ils me transfèrent sur un autre posteoù je n'aurai pas un tel problème moral".

Aujourd'hui, la situation reste imprécise pour Marc mais il est prêt à engager, si besoin est, une procédure devant le conseil des prud'hommes avec l'aide de la CGT du Vaucluse et de son secrétaire général Thierry Lapoirie. "Une pétition sera mise en ligne pour aider à la réintégration de Marc dans son entreprise pour qui il a donné une grande partie de sa vie", déclare Thierry Lapoirie .

Stéphane Bernault

Veolia Eau participe au Fonds Solidarité Eau qui permet d'apporter une aide financière ciblée aux plus démunis pour le paiement de leur facture d'eau. 59 conventions ont déjà été signées en 2010.
Dans chaque département signataire, Veolia Eau s'engage à abandonner ses créances sur un certain nombre de clients qui connaissent des difficultés de pa
iement.

Source : Véolia : http://www.veoliaeau.com/missions/favoriser-acces-eau/#c400fDq9r1

La quantité globale d’eau nécessaire à un adulte de taille moyenne, vivant en région tempérée et ne fournissant pas d’effort physique particulier, est d’environ 2,5 litres par jour dont environ 1 litre est apporté par les aliments et 1,5 litre par les boissons. Sans apport d’eau d’aucune sorte, il ne peut vivre plus de deux ou trois jours ; s’il boit sans manger, il peut survivre environ quarante jours, à condition de ne fournir aucun effort.

Source : CNRS ; http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/doseau/decouv/usages/eauOrga.html

 Notre problème est l’obéissance civile  (Howard Zinn)

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié le 19 Avril 2013



Peetie Wheatstraw, de son vrai nom William Bunch, (1902-1941) est un pianiste et chanteur de blues américain, né à Ripley, au Tennessee et décédé à East Saint Louis, dans l'Illinois.
Le pseudonyme de « Peetie Wheatstraw » , que William Bunch prend, fait référence à un personnage du folklore afro-américain, la moitié maléfique d'une personnalité double. On le nomme aussi « le beau-frère du diable »




















 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #musique

Publié le 16 Avril 2013



En invoquant la différence culturelle des Roms, le ministre de l’Intérieur a franchi un cap. Xénophobie d’Etat ? Entretien avec le sociologue Eric Fassin.




Regards.fr. En déclarant récemment que les Roms « ne souhaitent pas s’intégrer », notamment « pour des raisons culturelles », Manuel Valls a-t-il franchi un cap ?

 

Eric Fassin. Il faut d’abord rappeler que le ministre socialiste choisit de donner cet entretien au Figaro : c’est pour mieux valider les thèses de la droite. Il est vrai que le terrain a été préparé, en 2010, par l’essai très médiatisé d’un sociologue qui se dit de gauche, Hugues Lagrange : contre ceux qui rappellent l’importance de la classe, mais aussi de la discrimination raciale, Le déni des cultures prétendait en effet expliquer la délinquance par la culture d’origine. Manuel Valls part des mêmes prémisses. Invoquer l’explication culturelle, c’est écarter toute autre explication des problèmes que connaissent les populations roms – comme la misère et la stigmatisation, l’une renforçant l’autre dans un terrible cercle vicieux. C’est une manière de dire que les problèmes sont de leur fait, et de leur faute – nous n’y sommes pour rien. C’est sans doute en raison de leur culture que les Roms vivent dans des bidonvilles à ciel ouvert, en bordure des routes… Le ministre de l’Intérieur affirme ainsi que les Roms « sont à l’origine de problèmes de cohabitation » avec les habitants des quartiers populaires ; et quand il ajoute que ces problèmes « prennent des formes parfois inquiétantes, comme en témoignent les incendies constatés la semaine dernière à Aubervilliers et Sarcelles », il néglige de dire que ce sont les Roms qui en sont les victimes !

 

Le discours de Grenoble prononcé par Nicolas Sarkozy en 2010 constitue-t-il un tournant politique dont nous continuons à sentir les effets, malgré le changement de présidence ?

 

La chasse aux Roms lancée par Manuel Valls pendant l’été 2012 faisait écho à celle lancée par l’ancien président de la République pendant l’été 2010. Le plus troublant, c’est peut-être aujourd’hui le retour d’une même rhétorique : d’un côté, on stigmatise, en faisant l’amalgame entre Roms et délinquance ; de l’autre, on prétend que c’est pour leur bien qu’on démantèle leurs camps « insalubres ». Le Figaro reprend d’ailleurs à son compte cette logique de persécution humanitaire : « Plusieurs camps, où des dizaines d’occupants se mettaient en danger en vivant sur le bord d’axes routiers, ont encore été évacués. » Mieux, Manuel Valls emprunte à Nicolas Sarkozy son expression favorite, en matière d’immigration – et il l’exporte au-delà de nos frontières : « Je partage les propos du premier ministre roumain quand ce dernier dit “Les Roms ont vocation à rester en Roumanie, ou à y retourner”. » L’euphémisme est remarquable : il permet de refouler la coercition ; tout se passe comme si la reconduite à la frontière n’était qu’une manière d’aider les Roms à accomplir leur vocation. L’expulsion choisie, c’est ce qu’on pourrait appeler un destin de choix. N’allons surtout pas demander ce qui leur a fait quitter la Roumanie, au risque d’être traités comme ils le sont ailleurs en Europe. Et ne nous soucions pas non plus de la contradiction : s’ils ne souhaitent pas s’intégrer, nous dit-on, c’est du fait de leur culture nomade ; aussi doivent-ils rester chez eux, nous explique-t-on ensuite, plutôt que de circuler librement !

 

A l’époque, la vice-présidente de la Commission européenne, Viviane Reding, s’insurgeait contre la « politique du bouc émissaire » révélée par une circulaire ministérielle qui demandait aux préfets de démanteler en priorité les camps de Roms. L’Europe peut-elle être aujourd’hui un rempart ?

 

En 2010, c’est l’Europe qui avait reculé. Depuis, on ne l’entend plus guère. Sans doute est-elle, en théorie, la garante des droits humains. Mais en pratique, c’est aussi la directive « retour » de 2008, dite « directive de la honte ». Et l’on peut se demander si le ciment de la politique européenne, aujourd’hui, ce n’est pas la politique d’immigration : à défaut de protéger contre les marchés, l’Union protège contre les étrangers. Aujourd’hui, l’Europe est donc une forteresse xénophobe plutôt qu’un rempart démocratique.

 

L’ouvrage publié par le collectif Cette France-Là en 2012 s’intitulait Xénophobie d’en haut. Le choix d’une droite éhontée. La gauche fait-elle mieux que la droite sur ce sujet ?

 

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. On instrumentalise la question rom pour distraire d’autres enjeux – en particulier économiques. Pourtant, la crise n’est pas à proprement parler la cause de cette xénophobie d’État ; elle en est plutôt l’occasion. Il n’est pas surprenant que la gauche s’inscrive dans cette continuité : elle ne remet nullement en cause les formulations de droite, qu’il s’agisse du « problème de l’immigration » ou de la « question rom ». On se souvient de la fameuse phrase : le Front national apporterait de mauvaises réponses à de bonnes questions. Elle date de 1984, mais, pour la gauche, elle est toujours d’actualité, hélas. Toutefois, la nouveauté concerne les Roms : le problème, si l’on peut dire, c’est qu’ils sont européens ; il devient de plus en plus injustifiable de leur imposer un statut différent. En principe, il n’est donc pas possible de les traiter aussi mal que les non-Européens (en particulier, les Africains) – sauf à racialiser ce groupe, comme s’il était d’une nature différente. Mais la République française ne parle évidemment pas de race : aussi nous parle-t-on d’une différence culturelle. Il est d’ailleurs intéressant que ceux qui ont dénoncé les slogans différencialistes de SOS Racisme dans les années 1980 (« vive la différence ! »), comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut, ne protestent pas aujourd’hui contre le différencialisme d’État. Les ennemis du multiculturalisme d’inclusion n’auraient-ils rien à redire à ce culturalisme d’exclusion ?


Source : http://www.regards.fr/migrations/eric-fassin-manuel-valls-valide,6402



 

 

 

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Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #Liberté