Et l'enfant au ventre creux eut brusquement des tonnes de pain blanc au creux des paumes.

Publié le 26 Septembre 2012




Et les flics tirèrent à boulets rouges sur le drapeau noir...
 
 
Des pourris c'est moi qui vous le dis
regardez ces tronches ces gueules ces faciès
Des espagnols des Italiens des Croates des Bulgares
Des bougnoules
Des sales nègres merdiques
Il y en a même qui portent chapeau
et cravate comme les bourgeois
 
Des pourris c'est moi qui vous le dis
Des chiens affamés de sang Des sauvages
Des brutes qui tueraient père et mère
ça se voit à leurs yeux farouches
A leurs poings serrés
A leurs bouches tordues par la haine
des honnêtes gens
 
Dans la rue l'enfant au ventre creux
contemple la lie de la terre
Il ne dit rien Il se tait obstinément
Il serre les dents ainsi qu'on lui a enseigné
depuis le premier jour
 
Dans la rue les putains collées aux murs
jettent des roses
et des baisers aux insurgés
Les corbeaux obscurs de la détresse et de la dérision
déposent religieusement leurs crottes sur les statues
des héros de la République
 
Rénée-Maria la petite marchande d'allumettes
pleure et se mouche dans ses doigts
lorgnées du coin de l'oeil par un Monsieur
qui fleure bon l'eau de cologne
 
Renée-Maria mord sa main jusqu'au sang
pour ne pas hurler
 
Dans la rue la rumeur des humiliés chasse loin
devant elle
les feuilles mortes d'octobre
Ah! dieu! qu'il est beau!
murmure Renée-Maria en regardant celui
qui avance en tête
un beau jeune homme en habit de charpentier A la barbe
blonde et soigneusement peignée
aux doigts fins et très pâles
 
Faudrait tous les aligner le long d'un mur c'est moi
qui vous le dis
murmure un prêtre à l'oreille du caporal-chef
Faudrait tous les jeter dans les fours brûlants
dit la couturière poitrinaire qui attend le Prince Charmant
Faudrait tous les prendre aux grilles des Champs-Élysées
proclame triomphalement un ancien Versaillais
reconverti dans le trafic d'esclaves
 
Dans les rues des bébés gémissent pressentant le drame
Les lanternes s'éteignent
Un roulement monte du côté du Pont Louis-Philippe
Un autre roulement lui répond par delà le Panthéon
On entend des pas marteler le pavé aux environs des jardins
du Luxembourg
 
Dans la rue ils marchent comme des silences graves armés
d'innombrables courages
Ils marchent comme des foules surgies d'un trou sombre où les rats
disputent l'espace
Ils marchent comme des océans soudés par la sueur le sang
et les larmes
Ils marchent comme des épées nues
Comme des processions de famines et de douleurs plus anciennes
que les plus vieux arbres
Dans les rues ils marchent comme des désespoirs vêtus d'étoffe rude
comme des corps mutilés
comme des voix brisées par l'émotion
 
Dans la rue l'enfant au ventre creux
attend muet
recroquevillé sur sa pouillerie
Il tremble
Il a peur
Il a froid
 
Mais ses regards sont ceux d'un fils de l'homme
orphelin depuis longtemps
 
La rue attend immobile craintive
On entend la forge rauque des poitrines
Sur les banlieues le soleil déchiqueté
s'effondre au milieu des potagers navrants
 
Celui qui s'avance en tête n'a pas d'amour
Il n'a jamais eu le temps
et celui qui le suit
a pour seul ami
le vent des nuits
du pays natal
 
Celui qui s'avance en tête est beau comme
un archange
et celui qui le suit
a un visage doux de roi-mage
 
Faudrait tous les balancer aux lions
Les bébés agitent leurs petits bras pressentant
le drame
Un banquier gras et chauve vérifie si son portefeuille
est toujours là où il faut
 
Dans la rue ils marchent sans dire un mot
sans fièvre
Ils marchent d'un pas régulier convaincu
Ils sont de toutes les races
et de toutes les folies
 
Dans la rue où les putains vite fait refont
leur maquillage
pour être belle
Dans la rue où l'enfant au ventre creux
berce une poupée de chiffons
qui n'a plus qu'une jambe
 
Ils marchent derrière les tambours bannières haut levées
ils marchent obscurs silencieux casqués
ils marchent figures de fer bottés casqués
Ils marchent en rang serrés
Ils marchent cent et mille Ils marchent comme toujours
marchent les armées
 
De longues minutes ils s'observèrent
De longues minutes
Et les flics tirèrent à boulets rouges sur le drapeau noir...
Celui qui s'avançait en tête front éclaté rougit le trottoir
Et celui qui suivait tomba avec une lenteur bouleversante
Et l'enfant au ventre creux eut brusquement des tonnes
de pain blanc
au creux des paumes.
Tard dans la nuit quand ils furent repartis
ne restèrent que les putains
qui chantèrent les cantiques et les divins psaumes.
 
 
André Laude
In " Les Paris Imaginaires" de Jean Lebedeff
(Éd. Plasma, 1979)




 

Rédigé par hobo-lullaby

Publié dans #poèsie

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caroleone 28/09/2012 18:23


Bonsoir Serge,


 


Je viens t'apporter ma petite touche poétique du week-end


 


 


La nuit


 








 


 


Je veux ne savoir ni rêver.


Qui peut m'apprendre à n'être pas,


à vivre sans rester vivant ?


 


 


Comment l'eau dure t-elle ?


Quel est le ciel des pierres ?


 


 


Immobile, attendant des migrations


qu'elles arrêtent leur destin


et puis voyant dans le vent


des froids archipels.





 


Immobile, avec une vie secrète


telle une ville souterraine


qui s'est fatiguée de ses rues


et sous la terre s'est cachée


qui pourrait dire qu'elle existe ?


Elle n'a ni maison ni boutiques,


son silence est sa nourriture.





 


De temps à autre être invisible,


parler sans mots, ne plus entendre


que certaines gouttes de pluie


ou l'essor d'une certaine ombre.


 


Pablo Neruda (Mémorial de l'Ile Noire)


 


Avec une bise


 


caro

hobo-lullaby 29/09/2012 17:04



C'est superbe.


J'ai relu plusieurs fois j'en reste sans voix


Merci Caro


Bises


Serge



les cafards 28/09/2012 07:41


c'est somptueux ! merci pour ta visite chez nous  et en tout cas nous on reviendra ici

hobo-lullaby 29/09/2012 17:02



Nos cafards qui êtes sur overblog
que votre nom soit sanctifié
que votre humour vienne,
que votre volonté de dérision soit faite
sur la terre comme au ciel.



Donnez-nous aujourd’hui
notre sourire de ce jour,
pardonnez-nous de parfois faire la gueule
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous font la gueule tout le temps                                               

soumettez nous à la tentation de rire
et délivrez-nous du mal



Amen



caroleone 26/09/2012 19:17


Bonsoir Serge,


 


Comme c'est fort et sombre...ça sonne comme un glas, ça résonne comme un roulement de tambour, ça fait froid dans le dos !! Et tout le long je cherchais de quelle révolte il s'agissait, quelle
époque, quel pays, j'ai pensé à la Commune, j'ai pensé au massacre des protestants lors de St Barthélémy mais non, comme dit Almanitoo c'est un texte qui peut coller à n'importe quelle époque,
n'importe quelle misère des hommes.


Dis donc, il est pas mal André Laude, j'aime bien.


 


Bises


 


caro

hobo-lullaby 26/09/2012 22:17



Bonsoir Caro


Je crois comme toi qu'il s'agit de la Commune, mais aussi de toutes les autres tentatives de révoltes qui n'ont pas abouti. Cette Commune que mes parents n'ont pas connus, mais dont il
parlaient avec nostalgie. L'humanité est "lèpré" au point que les inégalités deviennent rassurantes comme l'ordre établi et les luttes finissent malheureusement souvent ainsi.


Il y a de quoi sonner le glas comme tu dis. Ce poème est un cauchemar, mais en l'écrivant, André Laude nous fait aussi un pinçon pour nous inciter à vraiment nous réveillés.


Bisous


Serge



almanitoo 26/09/2012 18:02


Encore un beau texte très fort d'André Laude que je découvre petit à petit grace à toi, Serge; et puis ce constat désespérant, rien ne change. 


 Etle fait que ces lignes sont hors d'un contexte précis laisse penser que rien ne changera.

hobo-lullaby 26/09/2012 22:03



Bonsoir Almanitoo


Ces révoltes qui sont écrasées alors qu'elles sont tout près d'aboutir ...


Il y en a tellement que l'on ne peut faire autrement que de douter de l'intérèt d'une lutte. Mais la poèsie est la pour nous rappeler notre de voir d'être humain, c'est en cela aussi que les mots
d'André Laude sont très forts.


Bises


Serge